Quand même, j'ai de la chance.
C'est vrai.
J'ai été réincarnée en Hyper-môman-tout-est-sous-contrôle. Je devais avoir un karma de folie dans ma précédente vie, style Prix Nobel de Bébélogie.
Par exemple, j'aurais pu me réincarner en tétine. En sac poubelle. Ou en couche.
Moyennement funky la vie d'une couche.

J'imagine...

Je m'éveille un moche matin sur une chaîne de fabrication. Lumière blafarde, ronronnement assourdissant des moteurs, cliquètements obsédants de répétitivité, humanoïdes masqués et indifférents, bruit métalliques des machines qui tapent, qui vibrent. Un tempo à rendre fou, un supplice de régularité.

Et me voilà, pauvre morceau de cellulose un tantinet estomaqué de me retrouver en ces sinistres lieux, alors que je m'attendais à renaître sous forme de merveilleux papillon jalousé pour ses mille couleurs chatoyantes dans les immenses arbres de la forêt amazonienne. Relativisons, j'aurais pu faire chèvre dans le désert de Gobi. Pas glop.

Bref, me voilà donc sur mon tapis roulant, aussi impuissante qu'immobile ; ça se saurait si les couches avaient des jambes et/ou une conscience, même proche du zéro absolu.

Je suis tournée, retournée, écrasée, élastiquée, façonnée, tirée, liftée, nounoursisée, hippopotamisée, rembourrée, scratchée. Des heures durant. Le bonheur. On me confectionne, me bichonne, me pouponne.

Et à la fin de ces cinétiques massages, de ce SPA à la mode robot, alors que je suis fin prête à découvrir ma nouvelle vie dans ce monde porteur de tant de promesses, un imprévu stoppe net mes espoirs. Un carton.

Ma voisine de chaîne s'approche dangereusement, m'emplafonne, idem pour ma voisine de derrière, on se retrouve serrées comme des couches à en étouffer, 96 dans un même carton. A ce niveau-là, on ne parle même plus de densité de population, c'est du harcèlement moral. Plus un atome d'oxygène, j'ai le pull-up suffoqué, le active-fit en catalepsie, le baby-dry en capilotade.

Puis nous voilà impitoyablement et définitivement scotchées, comme un sceau sur notre vie. En tout honnêteté, je ne vois pas l'intérêt de tant de précautions, on ne va pas partir, hein, encore un coup pour nous miner le moral !

Mes espoirs de liberté se dissipent tels de vagues sensations désormais engourdies. La déliquescence de la situation semble indéniable.

Déjà j'enrage et je n'en suis qu'aux prémices de mon périple vers les abîmes de la frustration. La promiscuité ne sied guère à mon statut de sauveur universel de pantalons taille 3 ans et moins.

Début du voyage. Des camions, puis des avions, des heures à me peler les scratch dans des soutes, à me dépressuriser les élastiques, à m'écraser le nounours sur des palettes, des chutes de transpal et autres moyens de transport indignes de mon standing, moi, dont les destin est de vous sauver la mise, vous et vos mini-fesses empuanties !

Arrivée à destination, mon moral reste en berne.
On me stocke, on m'expose aux regards bovins et torves du consommateur moyen, comme si j'étais une bête de foire. Non, je suis une bête de supermarché.

Et on se moque. Je me trouve dans un paquet rouge, alors que ma copine de chaîne de fabrication, née au même endroit se retrouve dans un paquet vert.

Je suis victime de sarcasmes et de quolibets. Le prix du paquet rouge semble manifestement excessif, vu la mine effarée du potentiel candidat à ma possession. Je suis trop chère, trop bien pour le délicat postérieur de sa progéniture, satané pouvoir d'achat, avant rien n'était trop beau pour ses mini-fesses. Et le paquet vert remporte un franc succès.

Minute après minute, je me fais à la situation. Les rencontres au rayon couches du supermarché sont édifiantes. Des mamies pimpantes et babillantes, des jeunes mamans aux cernes aussi noires que leur mascara qui coule, des hordes de mini-monstres sanguinaires et hurlants, des tatas blasées, de dignes Môman-tout-est-sous-contrôle qui fleurent bon la rose.

Puis ma nouvelle famille d'accueil apparaît.

Cher Internaute, ô grand scrutateur de ma minuscule existence, si tu veux lire la suite de mes aventures popotesques, tu devras attendre demain... pas le temps de finir pour l'instant !